Ragnarök

Dans la mythologie nordique, le Ragnarök est une fin du monde prophétique comprenant une série d’événements dont trois hivers sans soleil (Fimbulvetr) qui se succèderont, suivis d’une grande bataille sur la plaine de Vígríd. La majorité des divinités comme Odin, Thor, Freyr, Heimdall et Loki, mais aussi les géants et la quasi-totalité des hommes y mourront, une série de désastres naturels verront ensuite le monde submergé par les flots et détruit par les flammes. Une renaissance suivra, où les dieux restants, dont Baldr, Hödr et Vidar, rencontreront le seul couple humain survivant, qui repeuplera le monde. Le Ragnarök est un thème important dans la mythologie nordique. Il est principalement relaté dans l’Edda poétique, en section de la Völuspá, probablement écrite par un clerc islandais après l’an mil, mais aussi dans l’Edda de Snorri, rédigée au XIIIe siècle par Snorri Sturluson, qui s’est lui-même inspiré de l’Edda poétique. (Dixit Wikipédia)

La fin du monde! Voilà un sujet pratiquement d’actualité! Ce début d’année 2015 est cauchemardesque, mais bien à cause des hommes et non de catastrophes naturelles, de monstres mythologiques ou de quelque divinité (bien qu’ils s’en réclament)… Il y a bien eu cette éclipse solaire, venue obscurcir, justement, ces contrées nordiques qui craignaient les hivers sans soleil… Heureusement pour la majorité des gens (une écrasante majorité hein, déconnez pas !), le phénomène astronomique est devenu un spectacle et non plus un signe de mauvais augure.

Norvège, Trollheimen, août 2008; temps incertain
Norvège, Trollheimen, août 2008; temps incertain

Heureusement encore, les mythes restent une source d’inspiration et d’émerveillement ; même si l’on n’y croit plus, ils peuplent notre imaginaire et alimentent la création humaine sous toutes ses formes, depuis la Préhistoire jusqu’à aujourd’hui.
Au XIe siècle donc, dans l’actuelle Norvège, des sculpteurs sur bois ont illustré cet épisode du Ragnarök (du moins, pense-t-on, ils se sont inspirés de quelque péripétie de ce mythe) sur un grand haut-relief décorant un mur d’église catholique… Comme quoi, qu’importe les croyances, pourvu que ça ait de la gueule !

Les motifs entrelacés d'Urnes
Les motifs entrelacés d’Urnes (by Concierge.2C – CC BY-SA 3.0 no)

Il s’agit plus précisément d’une « stavkirke », c’est-à-dire une église en bois debout (ou à piliers de bois), la stavkirke d’Urnes, dans le comté de Sogn og Fjordane. Ces édifices tout en bois sont typiques de la Norvège médiévale ; l’ingéniosité de leur construction, la qualité de leur conservation dans un climat rude et humide, la méthode d’entretien (on passe tout au bitume pour protéger et étanchéifier !) témoignent d’un savoir-faire dans la construction bois, qui nous rappelle que les Vikings excellaient dans l’exploitation de cette abondante ressource, notamment pour la construction navale.

La stavkirke d'Urnes
La stavkirke d’Urnes (by Leo-setä – CC BY 2.0)

La stavkirke d’Urnes date de la première moitié du XIIe siècle, mais les éléments décorant le portail nord, dont les sculptures qui nous intéressent, récupérés sur un édifice précédent, sont bien du XIe. Les entrelacs sculptés évoquent tout de suite le monde viking, leur qualité plastique a fait qu’ils sont à l’origine de la dénomination d’un style, celui d’Urnes.
Dans un enchevêtrement mi végétal, mi animal, un combat oppose une sorte de chien à crinière (un lion ? un dragon ?) à un grand arbre dont les branches se terminent par des têtes de serpent. Le dragon serait Nídhögg et l’arbre Yggdrasil, l’Arbre du monde portant les neuf royaumes existant, le premier rongeant les racines du second. Voilà, ça n’est qu’une des interprétations de la scène (d’autres sont plus « chrétiennes », évoquant le combat du Bien, le lion, contre le Mal, le serpent), mais c’est celle qui me plaît le plus… Peut-être juste pour la sonorité « badass » du mot, Ragnarök…

Quoi qu’il en soit, je trouve le motif magnifique, et j’avais envie d’en faire ma propre interprétation. Dans le même temps, je souhaitais me lancer dans une réalisation d’une « cire perdue » plus ambitieuse que mes précédentes tentatives : un grand motif sculpté et ajouré, quelque-chose qui ne serait pas un bijou, mais plutôt une pièce décorative. Nídhögg et Yggdrasil offraient un sujet idéal au grand amateur d’entrelacs que je suis.

Détail du haut relief que je souhaite reproduire
Détail du haut relief que je souhaite reproduire (by Micha L. Rieser – CC BY-SA 3.0)

Comme le projet n’avait pas de destination précise, je n’avais pas de contrainte d’échelle : ma limite était la longueur du pain de cire verte dans lequel j’ai découpé « 2 tranches » à l’aide d’une scie à chantourner électrique (très compliqué de faire une grande découpe en ligne droite dans la cire à la main !), tranches que j’ai « soudées » ensemble à l’aide d’un fer à souder d’électronique.

Je n’ai pas décalqué directement le haut-relief d’Urnes sur ma plaque de cire ; j’en ai redessiné une portion en simplifiant quelque peu le sujet. Puis je n’ai reproduit de ce dessin sur ma plaque que les principaux éléments : les arabesques les plus fines, la crinière du lion seront rapportées par la suite directement en métal. (Je n’ai malheureusement pas fait de photos de ces premières étapes, ni gardé le dessin découpé et collé sur la cire pour l’occasion.)

On en arrive enfin au travail de la cire ! J’ai commencé par découper au bocfil (avec une lame hélicoïdale) les contours et les parties ajourées, en me laissant une bonne marge parce que l’outil est très peu précis (oui, je sais, c’est moi qui suis peu précis, mais cette lame est particulièrement difficile à diriger, tant pour suivre le trait que pour ne pas l’incliner dans l’épaisseur).
Puis je passe à des outils de taille, dont un particulièrement, fabriqué maison sur les conseils d’un professeur de bijouterie. Il est toujours possible à ce stade de faire des réparations en cas d’erreur ou de casse à l’aide du fer à souder, en faisant bien attention de ne pas laisser de bulles dans la matière. Enfin je fini la mise en forme de mon motif avec des rifloirs fins. La surface de la cire a un aspect « brut », rayé par les coups de rifloir, qui me plaît bien ainsi : je ne veux pas faire quelque-chose de trop poli, trop brillant et « neuf »… Il ne reste plus qu’à évider le dos du relief, prudemment avec la pièce à main et une grosse fraise puis manuellement avec les outils précédents pour les finitions. La paroi de cire doit être très fine, translucide, pour éviter de faire une pièce trop lourde et trop coûteuse en métal, mais pas trop fine non plus pour ne pas avoir des manques lors de la fonte.

La cire à peu près finie et évidée au dos
La cire à peu près finie et évidée au dos

Vient ensuite la fonte… Malheureusement je n’ai ni le savoir, ni l’accès au matériel nécessaires pour cette partie du travail, alors je la confie à des pros. Je fais faire un tirage unique en argent, chez un fondeur travaillant pour des bijoutiers… Ma pièce à des dimensions quelque peu inhabituelles par rapport à ce qu’il fait d’habitude, elle monopolise à elle toute seule la moitié d’un arbre de fonte… Le prix s’en ressent, tant pis !

La pièce brute de fonte.
La pièce brute de fonte. Il manque encore beaucoup de choses et on distingue les taches de feu, au-dessus de la tête du dragon et sur la spirale de la patte avant…

Le tirage est presque impeccable, quelques petites « traces de feu » tachent la surface ; j’arrive à les faire disparaître en recuisant la pièce au chalumeau et en réduisant la température très doucement.

ça a déjà plus d'allure!
Les taches de feu résorbées, un peu de lustre… ça a déjà plus d’allure!

Il me reste à compléter les éléments plus fins et détaillés : les branches fines et la crinière du dragon. Les premières sont faites en fil d’argent rapportés et soudés, la seconde est découpée dans un plané d’argent et mise en volume par emboutissage. Ça représente beaucoup de soudures réalisées les unes après les autres, j’ai dû protéger les précédentes et les fils déjà en place avec de la terre de sienne pour éviter que tout ne se dessoude ou fonde, parce que dans le même temps il fallait énormément chauffer, vu la masse de la pièce !

Work in progress... Les premiers fils sont soudés, la pièce est blanchie par le déroché (bain décapant pour enlever l'oxydation et le collobore cristallisé sur l'argent). La crinière est prête à être soudée.
Work in progress… Les premiers fils sont soudés, la pièce est blanchie par le déroché (bain décapant pour enlever l’oxydation et le collobore cristallisé sur l’argent). La crinière est prête à être soudée.

Voilà, mon « Ragnarök » est fini… et n’est pas fini ! J’hésite encore sur l’adjonction de détails comme des feuilles et fleurons en bout de branches (sous quelle forme ?), ainsi que sur la destination de la pièce, panneau décoratif ou coffret, et l’aspect qu’aura ce support (de l’écorce brute au panneau léché avec gravure laser, en passant par le bois brûlé). J’espère que ça fera l’objet d’un prochain article, le plus tôt possible. IMG_9062

Petite mise en scène, avec une vieille souche
Petite mise en scène, avec une vieille souche… Intéressant contraste entre le poli de l’argent et la rugosité de l’écorce, entre la création naissante et le début de corruption du bois pourrissant…

To be continued…

Norvège, comté de Sør-Trøndelag: des petits tas de cailloux parsèment la
Norvège, comté de Sør-Trøndelag: des petits tas de cailloux parsèment la « toundra », chacun apporte sa pierre à l’édifice…

 

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